Gilles Thomé

Musicien et facteur de clarinettes

Gilles Thomé, l’inclassable
Pour Gilles Thomé, la relation à la musique passe d’abord par la matière. A la fois clarinettiste et facteur d’instruments, il conserve dans son atelier toutes sortes de bois ramenés de voyages lointains, du Maghreb, d’Afrique Noire comme des campagnes françaises. Du houx, du cerisier, de l’olivier, de la bruyère, du citronnier, de l’ébène, du palissandre ou du bois de rose. C’est dans cette matière brute qu’il taille clarinettes anciennes, chalumeaux et cors de basset, avec un crabe en guise d’estampille. Une évocation de son signe astrologique : cancer. Il partage son atelier avec un sculpteur de masques et un restaurateur de claviers anciens. Il suffit d’en pousser la porte pour que la magie opère… On découvre les instruments alignés, l’un en citronnier, le seul bois qui conserve son odeur acidulée, malgré toutes les étapes de transformation, l’autre en olivier, dont les nervures forment un dessin tortueux. Mais pour l’essentiel, c’est le buis qui sert de matériau de base. Pour en trouver, nul besoin de traverser les océans. Il faut remonter le cours du temps, retrouver les propriétés du 17ème siècle dans lesquelles prospéraient les jardins à la française. Gilles Thomé a pu s’en procurer une réserve pour plusieurs décennies: 800 kg achetés à un châtelain dans les environs de Nevers, venu le chercher en 2CV. Son buis était issu d’un labyrinthe qu’il a démantelé.

L’art de Gilles Thomé révèle un savant mélange de précision, de délicatesse, d’intuition. Ce travail manuel n’est pas sans évoquer ses deux années de mécanique générale lorsqu’il était adolescent et qui le destinaient à travailler dans l’industrie. La clarinette a pris l’avantage.

Reste que Gilles Thomé sait appréhender la matière, ses réactions, trouver l’épicentre, éviter les fissures, caresser, polir, entretenir. Un travail d’orfèvre basé sur une connaissance musicologique encyclopédique, des modèles, des plans, des tracés contenus dans les classeurs enfouis dans les rayonnages de son atelier : le résultat d’une véritable enquête qui l’a conduit plusieurs années de sa vie dans les musées d’Europe, à prendre la mesure d’instruments originaux. Paris, Vienne, Anvers, Graz… A l’époque, très peu de recherches avaient été faites dans le domaine de la clarinette. Gilles Thomé a même redonné vie au célèbre concerto de Mozart, originellement écrit pour cor de basset dont il a fabriqué un prototype. Sa recherche sert avant tout de support à ses interprétations. Il suffit d’écouter son intégrale des concertos avec clarinette et chalumeau de Vivaldi, enregistrée avec Jean-Christophe Spinosi et l’ensemble Matheus pour prendre la mesure de son talent. Plus récemment, il s’est illustré dans le répertoire mozartien, aux côtés notamment de la chanteuse Sandrine Piau (Une soirée chez les Jacquin, Zigzag territoires). Avec son ensemble à vent, La Sinfonie Bohémienne – formation qu’il veut à l’image de l’harmonie impériale de Joseph II – il n’hésite pas à initier des projets à la fois novateurs et audacieux. En ce moment, c’est autour d’un texte sulfureux de La Popelinière, riche mécène de l’époque de Louis XV, qu’il construit un spectacle mettant en scène le salon de musique de celui que l’on surnommait « le sultan ». Il a ainsi exhumé des partitions de Johann Stamitz, Alexis Piron, François-Joseph Gossec… Quel que soit le répertoire abordé, la sonorité de Gilles Thomé est à la fois riche, acidulée et profonde. Ses interprétations, libres et savantes. Son jeu est à l’unisson de sa personnalité : sensible et authentique.

Art du spectacle, Bois et papier, Facture instrumentale gillesthomé.com